Julien Botella 
ENSA Paris Malaquais Master 2


ganaybotella.tumblr.com

Notre expérience du monde est tributaire des grands caractères de notre époque postmoderne. L’accélération, notamment, n’est plus seulement une représentation du réel, elle le constitue désormais entièrement, de sorte que notre temporalité, traditionnellement soumise aux cycles naturels, répond aujourd’hui de l’instantané et de l’irréversible. A cet asservissement fait écho un brouillage de notre perception du monde et de la stabilité des systèmes de valeurs qui sont au fondement même de notre humanité, au premier rang desquels la mort. Autrefois « apprivoisée» et familière, elle est devenue cet anéantissement obscène que l’on dissimule et fragmente, causant une perte concomitante de la charge symbolique des rituels qui s’y rattachent. Par la volonté politique en outre d’une intégration urbaine mimétique, et face à l’avènement de la crémation, son territoire alloué – le cimetière – menace également de perdre son identité par déficit d’écriture et d’usage. Prenant ainsi place dans la nécropole du Père-Lachaise (75020), panthéon anarchique condamné à la muséalité, le projet se proposera, par devoir de résistance et de mémoire, de réinvestir un langage architectonique primitif afin d’offrir des espaces intimes et familiers, propices à une re-domestication du deuil. A l’écart du temps économique de la ville et dans l’instant, il sera cette ligature transitionnelle nécessaire, instauratrice de frontière qui, articulant le dehors et le dedans, l’intérieur et l’extérieur, l’ici et l’ailleurs, l’actuel et l’autrefois, produira un espace intermédiaire grâce auquel s’effectuera la transformation graduelle de la perte initiale et du chagrin en mémoire. Lieu appropriable un temps et voué au désinvestissement progressif, cette maison du deuil, comme nous nous proposons de la nommer, sera donc autant le support de socialisation du souvenir que celui de la transmission d’une mémoire collective

Vue intérieure d’une des deux chambres de deuil.

La figure du cercle est une des récurrences formelles du projet (oculus, plan circulaires des chambres de deuil, dalle de toiture) du fait de la volonté de proposer des espaces multiconfessionnels au symbolisme universel. Un choix qui permet notamment à chacun de disposer le corps du défunt en fonction des exigences d’orientations cardinales relatives à chaque religion. Dans ce travail de résistance et de mémoire, cette rémanence du cercle figure enfin l’archétype disparu du temps cyclique soumis à l’ordre naturel qui prévalait autrefois …
Fabriquer un espace tampon : Implantation à l’angle Sud-Est du cimetière du Père Lachaise (75020), à cheval sur le square Henri Karcher. Le but était d’utiliser la topographie et les cheminements ascendants du square, pour proposer un début de parcours processionnel, une première mise à distance vis-à-vis de la ville en contrebas (Rue des Pyrénées). L’entrée piétonne s’effectue donc en haut du square depuis la toiture praticable.
Plan masse de la maison du deuil

Registre de composition archaïque emprunté à l’architecture funéraire primitive et mégalithique (mastabas, dolmens, tumulus, églises rupestres, …) : épaisseur, intériorité, matérialité, lisibilité architectonique et force figurative.
De l’extérieur, depuis le haut du square, seule la toiture praticable et sa dalle de couverture sont offertes à la vue, les espaces intérieurs du projet étant totalement enfouis. La lumière zénithale, pour sa dimension spirituelle », nourrie ces mêmes espaces par le biais de patios végétalisés et de puits de lumière creusés

Niveau haut du square

Plan de la toiture praticable par laquelle s’effectue l’entrée dans les espaces du deuil et dans le Père Lachaise : pour une mise en conscience progressive de la sacralité – aujourd’hui menacée – du territoire du cimetière.
Plan des espaces principaux du projet à – 4.50 m sous le niveau haut du square

La représentation graphique, et notamment l’utilisation du poché, permet de hiérarchiser les espaces (distinction servi/servant, vides techniques/structure) et participe de l’idée de creusement d’une masse opaque, par soustraction de matière.
Coupes sur les espaces intérieurs du projet (salles de repos, chambre du deuil, salle commune) et les patios.
Coupes sur les espaces intérieurs du projet (salles de repos, chambre du deuil, salle commune) et les patios.

Salle commune : socialisation du souvenir par le rassemblement de la famille autour d’un moment, d’un repas, … Cette salle, comportant un espace cuisine et un salon, est éclairée par deux patios végétalisés et offre une configuration modulable (selon l’étendue de la famille, les exigences confessionnelles de chacun : séparation possible par exemple de l’espace cuisine alloué aux femmes avec le salon réservé aux hommes dans la religion musulmane, …)